L’hiver biélorusse

L’aéroport est silencieux et l’ambiance glaciale. Des douaniers aux regards presque suspicieux auscultent les passeports des candidats à l’aventure avec un soin rare. On n’entre pas dans la « dernière dictature d’Europe » comme on traverse le Rhin pour aller en Allemagne… Minsk est atteinte en quarante-cinq minutes de trajet en bus. La capitale biélorusse ne semble faite que d’immeubles et de places surdimensionnées. On ne sait jamais vraiment si l’ambiance est simplement paisible ou hyper sécuritaire. Les églises orthodoxes immaculées aux toits rutilants côtoient les bas-reliefs à la gloire du soviétisme et les marteaux et faucilles font face aux fast-foods américains qui se sont multipliés depuis quelques années… Mais qu’en penserait Lénine ??? Peut-être se rendrait-il à la gare ? C’est un grand bâtiment à l’architecture post-soviétique situé à deux pas de la place qui porte son nom.

La plus grande gare de Biélorussie voit passer les trains desservant tout le territoire et même les pays voisins ; c’est l’héritage de l’époque où tous ces états dits « de l’est » ne formaient qu’une seule et grande « Union ». La Biélo’ a conservé des liens étroits avec la Russie voisine et un train pour Moscou s’apprête à partir avec une composition légère de cinq voitures seulement. La première gare d’importance sur la ligne est Borisov, une petite ville de quelques dizaines de milliers d’habitants sur les rives d’une célèbre rivière : la Bérézina. La moitié des automotrices ER9T lancées depuis Minsk y trouvent leur terminus. Les heures de pointe sont marquées par le flux et le reflux des voyageurs pressés de se mettre au chaud ; dehors, le fleuve gèle… Sur le parvis du bâtiment voyageur classique, un monument riche en couleurs et en symboles souhaite la bienvenue aux voyageurs ! Ici, on sait recevoir ! Plus tard dans la matinée, un train international marque l’arrêt. A peine le convoi est-il immobilisé que les conductrices de voitures s’affairent à essuyer les mains courantes blanches avant de descendre sur le quai pour recevoir les usagers. Leur tenue bleu marine est aussi soignée et empreinte de rigueur que ne le sont leurs gestes. A l’est, le ferroviaire a gardé son caractère paramilitaire qu’il avait en France jusqu’au milieu du siècle dernier. Une VL80 s’apprête à traverser la Bérézina au moyen d’un grand pont à treillis métalliques. Considéré comme sensible, l’ouvrage est gardienné sur chaque rive et cerné de clôtures et barbelés. Des pylônes éclairant l’édifice de nuit complètent cet équipement hors norme digne d’un point frontière serbe… Un peu plus loin sur la ligne, un ER9T traverse le petit village de Nemanitsa. Une maison traditionnelle, lambrissée de bois peint apparait sur la gauche. L’habitat individuel est peut être l’un des rares témoins culturels à avoir survécu aux invasions et guerres successives qui ont marqué – et traumatisé – les biélorusses au XXième siècle.

Vitebsk est atteinte le lendemain. La grande ville du nord-est du pays est un nœud ferroviaire à cinq branches donnant accès à la Russie d’une part et aux transversales menant à Polotsk et Gomel d’autre part. Faute d’électrification du secteur, seules les rames tractées diesel ont droit de citer. Si la ville en elle-même est aisément visitable, l’environnement ferroviaire est complètement fermé… Seul le pont par-dessus la gare permet d’entrevoir derrière les tuyaux de chauffage de grands faisceaux, une butte de triage par gravité et un plateau de garage de rames voyageur. Le lendemain, le jour se lève sur le train St Petersburg – Chisinau marquant l’arrêt à Mahiliou, sur la grande transversale de Vitebsk à Gomel. Il est entièrement composé de voitures moldaves surchauffées et confortables – à défaut d’être toujours propres -. La TEP70 biélorusse en tête en assure la traction de la frontière russe jusqu’en Ukraine où une M62 prendra le relais. En gare, une fois l’heure de pointe passée, le tableau d’affichage semble s’étendre. Point d’alphabet latin ici, mieux vaut savoir lire le cyrillique pour monter dans le bon train. En Biélorussie, il n’y a pas de « mass transit » qui tienne, encore plus dans les villes de provinces. Les horaires sont étudiés pour que les quatre à huit omnibus quotidiens arrivent ou partent à des heures intéressantes pour l’usager. Le tarif kilométrique appliqué aux trains régionaux les rend très accessibles. La desserte fine du territoire avec une gare ou une station tous les cinq kilomètres permet à toute une population de se déplacer sans voiture, de l’étudiant à la fameuse « babouchka ». L’équipement et le confort des omnibus est très rudimentaire. Le gabarit généreux du matériel permet de placer jusqu’à 6 personnes de front réparties sur deux banquettes, ce qui n’est toujours pas suffisant dans les trains de pointe…

Située entre Mahiliou et Vitebsk, Orsha est le troisième plus grand établissement de Biélorussie après Minsk et Brest. Le grand bâtiment voyageur flanqué de colonnades voit passer la totalité des trains russes à destination de Minks, Brest et de l’Europe occidentale. Le lendemain, un omnibus s’arrête à Bahouchewsk, un village perdu au milieu de rien avec une gare en son centre et quelques trains la traversant. Sosnovka, dans le périurbain de Vitebsk, est du même acabit. Ces campagnes sont de celles qui ne figureront jamais dans aucun guide touristique, c’est ce qui fait leur attrait quand on veut approcher au plus près les biélorusses, effarés que des étrangers atterrissent chez eux sans que ça ne soit une erreur ou un hasard ! Les samedi soir, les hommes partis pêcher toute la journée sur le lac gelé de Sosnovka ramènent leurs prises à la maison.

Vitebsk – Polotsk est, malgré son unique voie, une artère structurante du réseau ferré biélorusse et européen. Elle est une portion du corridor de fret permettant de relier l’enclave de Kaliningrad à la Russie continentale. L’exploitation en voie banalisée permet l’écoulement d’un trafic conséquent qui ne peut plus être observé en France sur une ligne aux caractéristiques similaires*. Les méandres décrits par la voie aux abords de Goriany forment un écrin idéal pour quelques photos au petit jour puis une longue marche sur la large piste jouxtant la voie permet d’apprécier la cadence des circulations jusqu’à Obal. L’URSS en son temps n’a pas lésiné sur les moyens d’entretenir son réseau ferré et cette culture perdure : armement très lourd de la voie et signalisation lumineuse – aujourd’hui en blocks LED –. Les tournées d’inspection du réseau à pied sont quotidiennes et on peut trouver jusqu’à 4 brigades simultanées sur cinquante kilomètres. Comme en France, les petites gare sont toutes pourvues d’un agent circulation permettant le croisement des trains et assistant à l’arrivée et au départ de ceux-ci en leur présentant la face blanche ou la face rouge d’un signal à main. Il résulte de cette organisation une grande ponctualité des circulations voyageur, y compris des trains internationaux, parfaitement ponctuels malgré le nombre de frontières à passer. Les 2TE10 biélorusses assurent sur cette ligne la totalité des fret internationaux qu’elles prennent en charge en Lettonie, à Daugavpils, jusqu’à Vitebsk ou Smolensk, en Russie, où la cavalerie des chemins de fer russes prend le relais. Polotsk est la gare importante de la ligne. La ville est courue de traversées de voies piétonnes, de petits raccordements et de faisceaux de garages. En gare, les 10 voies constituant le faisceau Fret sont toutes occupées. Comme ailleurs, l’essentiel de l’infrastructure semble pleinement exploitée.

L’heure du retour a sonné. Retour à Minsk avec une dernière photo prise à Minsk en descendant du train de nuit. La ChS4T a déjà été dételée et la neige tombe finement sur la capitale. Il est temps de prendre le chemin de l’aéroport… La Biélorussie est si dépaysante que le voyageur peut avoir la sensation d’y être depuis des semaines alors qu’il n’y a passé que quelques jours. A peine le décollage effectué que l‘avion perce la couche de nuages pour retrouver le soleil… Tiens, ça fait longtemps qu’on ne l’a pas vu, celui-là !

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*En France seule la ligne de la Tarentaise, exploitée en voie banalisée, voit passer sur certains WE d’hiver un trafic encore plus conséquent de notre corridor russe. A ce détail près que ne s’y croisent pas deux frets de 5000 tonnes chacun…

 

Localisation des photos

1- ChS4T en gare centrale de Minsk [Минск]
2- Descente des voyageurs en gare de Borisov [Борисов]
3- Place de la gare de Borisov [Борисов]
4- Montée des voyageurs en gare de Borisov [Борисов]
5- Une VL80 s’apprête à traverser le pont sur la Bérézina [Борисов]
6- ER9T à Nemanitsa [Неманіца]
7- Voyageuse dans un omnibus en gare centrale de Minsk [Минск]
8- ChS4T et TEP70 en gare centrale de Minsk [Минск]
9- Pont de la gare de Vitebsk [Витебск]
10- TEP70 en gare de Mahiliou [Могилёв]
11- 1-2M62 en gare de Mahiliou [Могилёв]
12- Salle d’attente de gare de Mahiliou [Могилёв]
13- Dans le train Mahiliou – Orsha [МогилёвО́рша]
14- Gare d’Orsha [О́рша]
15- TEP70 à l’est de Bahouchewsk [Богушевск]
16- 2TE10 à l’est de Bahouchewsk [Богушевск]
17- 1-2M62 à l’est de Bahouchewsk [Богушевск]
18- Passage à niveau à l’est de Bahouchewsk [Богушевск]
19- Faisceau de voies et usines proches des quais de Bahouchewsk [Богушевск]
20- 2TE10 à la station de Sosnovka [Сасноўка]
21- TEP70 à la station de Sosnovka [Сасноўка]
22- Homme marchant sur la voie au nord de Sosnovka [Сасноўка]
23- 2TE10 sur un train de charbon à l’est de Goriany [Горяны]
24- 2TE10 sur un train de charbon à l’ouest de Goriany [Горяны]
25- 2TE10 entre Goriany et Obal [Горяны -Оболь]
26- 1-2M62 arrivant en gare de Goriany [Горяны]
27- Baboushka traversant les voies à l’est de la gare de Polotsk [Полоцк]
28- Citernes sur un faisceau à l’est de la gare de Polotsk [Полоцк]
29- TEP70 au dépôt de la gare de Polotsk [Полоцк]
30- 2TE10 à l’est de la gare de Polotsk [Полоцк]
31- Tombereaux RZD à l’est de la gare de Polotsk [Полоцк]
32- 2TE10 sur le pont par dessus l’Obal à l’Est de la ville [Оболь]
33- ChS4T en gare de Minsk [Минск]

Details

  • Période : Decembre 2018
  • Appareils : Hasselblad 501CM / Rolleiflex T
  • Film : Provia 100F / Provia 400X