Un printemps à Honshū

On pourrait s’imaginer qu’avec ses 13 millions d’habitants, la capitale japonaise soit une ville encombrée, polluée et bruyante… Cet à priori est à l’origine du premier choc reçu en arrivant sur place : Tokyo est calme, ordonné et propre. La circulation automobile est bien présente sans être incommodante. Reconstruite de nombreuses fois à la suite des catastrophes naturelles ou de la 2eme guerre mondiale, la capitale a adapté son espace urbain aux besoins de la société japonaise moderne. Ainsi, la voie ferrée semble se frayer naturellement un chemin entre les gratte-ciels, enjambant les avenues et s’élargissant pour former les grandes gares qui quadrillent la capitale tel le réseau sanguin irriguant le corps. Le train est le premier mode de transport des tokyoïtes… et ça se voit. Les couloirs de Shimbashi ou de Shinjuku grouillent de monde. On y achète des revues, des souvenirs ou un bento pour de longs trajets…

Le plus célèbre volcan de l’archipel se situe à 80 kilomètres du cœur de la capitale. Culminant à 3 776 mètres d’altitude, le Mont Fuji est le point le plus élevé de l’île d’ Honshū, la plus grande de l’archipel japonais. Il domine la baie de Suruga et la ligne du shinkansen Tōkaidō sur laquelle circulent les N700 de JR West. L’image saisie du train jouxtant le volcan est une belle allégorie de la société japonaise faite de tradition et de modernité, de vitesse et d’éternité. La journée se termine à Ishibashi, un classique de la photo ferroviaire locale où se retrouvent les passionnés. En soirée, Tokyo bouge et ses habitants se retrouvent dans les quartiers centraux pour profiter de tout ce que la rue offre en commerces et divertissements. Les shinkansen, eux, dominent les places sans s’y arrêter. A l’est de la capitale, de petits autorails jaunes circulent sur la ligne d’Isumi Tetsudo. Indépendante du réseau JR, le service sur cette voie unique n’en demeure pas moins exemplaire avec ses trains à chaque heure, tous ponctuels et ses tarifs attractifs.

Au revoir Tokyo! Le Shinkansen JR East type E5 au design particulier rappelant le bec du martin pêcheur s’apprête à filer vers l’Hokkaidō. Il dessert Morioka après trois heures de trajet. La petite ville de la préfecture d’Iwate est de celles qui n’ont pas de quoi s’offrir une double page dans un guide touristique. Mais l’observation des allées et venues sur les quais montre tant de choses sur la vie quotidienne et la culture japonaise. Encore plus au Nord, à Mutsu, la pluie tombe sans discontinuer. La différence de latitude avec Tokyo est frappante : la température est tombée de près de 20°C et les jonquilles viennent seulement d’éclore en cette fin avril. Nous sommes au point le plus septentrional d’Honshū. D’un coup, le sol semble vibrer imperceptiblement. Il n’y a aucun bruit suspect, rien qui puisse troubler la vie quotidienne. L’application sur le téléphone annonce pourtant un séisme de 3 sur l’échelle de Richter… C’est le seuil minimum de sensibilité. Il est faible à côté de celui ayant frappé Hokkaido la veille avec 5.2 de magnitude. Sur la ceinture de feu du Pacifique, tous les jours, les japonais vivent avec les humeurs de la Terre… De l’autre côté de la baie, les cerisiers du parc Ashino sont en fleurs. Dans ce pays très sensible aux traditions, la floraison des sakura symbolise le début de l’année. Les habitants quittent leur maison pour se retrouver dans les parcs et jardins. La gare d’Ashinokoen s’endort doucement après avoir vu des déferlantes d’usagers toute la journée. Les trains sont maintenant presque vides et les derniers rayons du soleil viennent jaunir les fleurs blanches des arbres.

Sur la côte Ouest, la ligne de Gono longe la mer du Japon, celle là même que les coréens nomment « mer de Corée ». A travers les vitres du Kiha 40 à la livrée rouge corail défilent les falaises et les forêts de pin. Les ports ont été construits au creux des quelques baies à demi protégées des potentiels tsunamis. Les bateaux de pêches s’alignent sur les docks. Il faut descendre encore plus au sud pour retrouver le soleil, sur la ligne du Chōkai Sanroku où circulent les petits autorails des chemins de fer de Yurikogen. Quadrillés de bleu ou de rouge, ces derniers desservent de petites haltes campagnardes qui semblent tout droit sorties des films de Miyazaki ou de Takahata. Sur la ligne principale d’Uetsu roulent des trains de marchandises. Le fret ferroviaire est peu développé dans ce pays dominé par la marine marchande mais les conteneurs « JRF » marquent tout de même de leur présence les rizières sèches d’ Uzen-Mizusawa et les bords de mer d’Atsumionsen. On retrouve en tête les machines « BBB » dont la disposition des bogies permet à la fois une forte adhérence et un poids à l’essieu limité sur le réseau ferré classique à l’écartement de 1067mm.

La gare nouvelle de Niigata est propre à en manger par terre… La correspondance pour Haizu Wakamatsu attend au quai n°1. Les voyageurs de semaine sont peu nombreux et les trains sont lents pour parcourir cette ligne de moyenne montagne desservant plus de 22 gares. La lecture reste le moyen le plus sûr de ne pas s’y ennuyer. A l’arrivée, c’est un Kiha 40 vert et crème qui prend le relais pour mener les voyageurs sur la ligne de la Tadami. C’est nom de la rivière qu’elle longe et traverse au moyen de deux ponts spectaculaires situés de part et d’autre de la gare d’Aizu-Nishikata. Le plus important d’entre eux, dénommé « 1ier pont sur la rivière tadami » est connu des ferroviphiles et touristes japonais. Il est inscrit dans tous les guides touristiques de la région et un point de vue dominant la vallée encadrant l’ouvrage d’art a été aménagé pour réaliser des photos qui auraient, sinon, exigé des heures de randonnée et d’escalade.

Kyoto est atteinte au terme d’un voyage de six heures et trois correspondances. L’ancienne capitale du pays est surtout connue pour ses temples aujourd’hui si prisés des visiteurs du monde entier que leur âme délicate s’efface dans le « tsunami » du tourisme de masse. Il faut s’éloigner de ce que la ville a de plus connu pour retrouver la vie japonaise plus traditionnelle. Sur l’avenue de Nishioji Dori se trouve le terminus de la petite ligne de tramway Keifuku Dentetsu-Kitano : un quai, deux voies, un petit comptoir pour acheter ses titres de transport et un petit tramway violet en fond, il n’en faut pas plus. La gare de Kyoto est, avec ses onze étages l’un des bâtiments voyageurs les plus impressionnants du monde. Les nombreuses voies à quai brassent un trafic considérable jusqu’en fin de soirée. Le lendemain, Okayama est atteinte. Avec une végétation bien developpée dès les premiers jours de mai, le sud d’Honshū offre un tout autre visage. Les rizières sont en eau depuis peu et les agriculteurs s’affairent à en lisser le fond avant d’y planter ce que le japon a de plus précieux : un riz blanc savoureux. Sur la ligne reliant Okayama à Izumo circulent les trains de la série 381 au design marqué et typiquement japonais. Leur livrée rouge et crème contraste merveilleusement avec les montagnes vertes et les rizières reflétant le ciel bleu azur. Faisant figure d’exception, le « Surise Izumo » est le train de nuit quotidien reliant Izumo à Tokyo. Assuré par une automotrice à deux niveaux, c’est un sommet de modernité pour un grand classique du service ferroviaire. Il est déjà temps de rentrer ! En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le shinkansen permet de troquer les montagnes pour les gratte-ciels… et le Narita express de troquer la terre pour le ciel. Un dernier coup d’œil à travers le hublot de l’avion et c’est l’au-revoir à Honshū… c’était un beau printemps.

Details

  • Période : Avril / Mai 2018
  • Appareil : Hasselblad 501CM
  • Film : Fujifilm Provia 100F (exploitée à 100iso et 400iso)
  • Scanner : Epson V800