Des Carpates au Dniepr

Après vingt-quatre heures de voyage avec mon vélo démonté et mes sacoches sur un petit diable, j’arrive au terme de mon voyage France – Ukraine à travers la Suisse, l’Autriche et la Hongrie. La tension et la fatigue se lisent sur les visages des autres voyageurs bringuebalés dans le train à destination de la frontière ukrainienne. Amusés par mon paquetage, les gardes-frontière de la gare de Tchop poseront peu de questions : un coup de tampon et c’est la libération ! Quelques coups de clé allen à la lumière de la salle d’attente me permettent de faire mes premiers kilomètres. Tchop est une ville frontière typique, pas très engageante mais pas si affreuse… bien située en ex-URSS : les rues y sont larges et propres, les immeubles laids et les maisons et jardins soignés. L’automne est déjà là et les pommiers croulent sous le poids de leurs fruits. Le 17 septembre, en gare de Kosini, c’est le début des « hostilités » et de l’évasion : la première photo du voyage présente une ChME3 en tête d’un train pour Solotvyno, je l’emprunte sans démonter le vélo. Les sièges en bois des anciens autorails D1 dans lequel je prends place sont rendus inconfortables par les amortisseurs de la rame tapant sur chaque coupon de rail. Ça ne perturbe pas un seul instant les voyageurs habitués, saluant les contrôleurs comme des amis avant de boire une bière en regardant le décor défiler. Les trains omnibus desservent les campagnes les plus reculées pour un coût modique. Je règle auprès du contrôleur mon billet pour Vynohradiv avec un supplément vélo et y retrouve Clément après une heure de trajet. Nous avions une bonne raison de nous retrouver dans cette ville.

Comme chaque Jeudi matin, le petit train à voie de 75cm amène les habitants des campagnes environnantes au marché de Vynohradiv. Celui-ci se tient à même la voie. La rame s’immobilise juste avant les étales de fruits et légumes et déverse un flot continu de personnes de tous âges aux paniers encore vides. Les supermarchés ne sont présents qu’en ville et faire son marché ou aller chez l’épicier est une activité banale. Nous continuons notre route vers Solotvyno accompagnés par un beau soleil. Il nous avait, jusqu’à présent, fait un peu défaut. La petite ville située au pied des Carpates voit arriver quotidiennement deux Intercités en provenance de Lviv et Kiev. Ils sont assurés par les immenses M62, tout à fait adaptées pour ces rames d’une dizaine de voitures. Au passage des trains, l’odeur de diesel se mêle à celle, plus discrète, du charbon utilisé dans les samovars. Plusieurs gares permettent le croisement, elles sont bien entretenues avec leurs bordures de quais blanches. Les femmes sont nombreuses à occuper les postes d’agent circulation ou de chef de train. En fin de journée, alors que nous venons de sauter dans un train pour nous épargner quelques kilomètres de nuit, le soleil couchant vient illuminer l’intérieur des rames. Il réchauffe les bancs et les visages et donne à notre trajet cette poésie que les trains occidentaux et aseptisés n’offrent plus. Le voyage devient alors presque irréel, menant de quelque part à ailleurs, traversant une campagne anonyme où la vie ne semble pas se soucier des turpitudes de notre temps.

A quelques encablures de Solotvyno se trouve Rakhiv. Seule la route relie ces deux villes en longeant une frontière roumaine étroitement surveillée. Nous roulons d’abord le long des grillages barbelés sur des dizaines de kilomètres avant de nous enfoncer pour de bon dans les Carpates. Le midi, notre pause a lieu dans un village où nous sommes l’attraction des enfants attendant leur bus pour l’école. La route s’élève doucement dans une vallée de plus en plus enserrée entre les montagnes. La station balnéaire prisée des ukrainiens est située au cœur du parc national des Carpates, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1992. La gare est le terminus d’une ligne voyant circuler quotidiennement quatre trains Intercités en provenance des principales villes du pays et quelques omnibus. Ils serpentent dans un décor montagneux fait de maisons de bois à l’orée de grandes forêts et de prés verdoyants. Les sous-bois humides égrainent cette odeur si particulière appelant à la randonnée et à la cueillette des champignons. Les puissantes 2TE10 sont hégémoniques les grands trains de cet itinéraire aux nombreuses pentes et rampes. Les M62 font une apparition quotidienne sur l’Omnibus de liaison avec Ivano-Frankivsk. Nous passerons deux jours dans les environs de Yasinia en campant à côté de la gare avant de nous embourber joyeusement en rejoignant Vororhta. Nous nous séparons le 23 septembre à Yaremtche : la prévision météo n’est pas bonne et Clément trouvera plus de soleil en filant vers la Roumanie. Moi, il me reste 24 heures de répit avant de prendre la pluie venue de l’ouest. J’en profite le lendemain, entre Ivano Frankivsk et Lviv où la dispersion de la brume matinale donne des lumières merveilleuses à défaut d’une vue dégagée.

J’approche de l’agglomération de Lviv. La circulation se densifie à côté de moi, les caténaires des trolleybus puis celle des tramways apparaissent. Le centre-ville au style austro-hongrois est une merveille. Ses rues pavées entre les immeubles colorés sont une invitation à se balader et se perdre jusqu’à… la gare ! Bien sûr ! Lviv est l’une des plus belles du pays avec son bâtiment voyageur monumental et sa grande marquise métallique, élégante et aérienne, construit dans le plus pur style austro-hongrois. C’était un point de passage obligatoire de ce voyage. La mode occidentale à couvrir les quais d’équipements et de panneaux publicitaires n’a pas encore atteint l’Ukraine et la gare centrale est un exemple de sobriété. Je me balade librement car les appareils photo n’effraient pas les ukrainiens (à l’inverse des français). Nombreux sont les badauds qui, rien qu’un quart d’heure, viennent seuls ou avec un enfant admirer le départ d’un train. Le chemin de fer traditionnel est un grand pourvoyeur d’emploi et toutes les familles connaissent un cheminot.

Le 26 septembre au matin, je démonte le vélo. C’est hélas obligatoire pour monter dans l’Intercités à destination de la capitale. Il faut imaginer ce que c’est, à l’heure où le TGV relie Paris à Marseille en trois heures, que de monter dans un Intercités ukrainien qui parcourt la ligne de Lviv à Kiev en six heures sans marquer le moindre arrêt. Peu à peu, le temps perd son sens, les aiguilles de ma montre semblent tourner dans le vide. le paysage est monotone, les villages défilent les uns après les autres. Les voitures à l’aménagement convertible permettent tant de s’allonger que de s’assoir. Les voyageurs peuvent réserver un thé dès l’achat du billet. Il leur sera servi à la minute grâce à l’eau du samovar dans un verre tenu par un porte-verre caractéristique fait de laiton et sculpté aux armoiries des chemins de fer ukrainiens. Hérité des chemins de fer russes puis soviétiques, le verre de thé fait partie intégrante de la culture du voyage ferroviaire de l’Europe centrale aux limites de l’Asie. Kiev est une ville immense parsemée d’immeubles imposants. Si la météo brumeuse ne m’a pas permis d’apprécier toute la beauté de son architecture mêlant soviétisme et modernité, on imagine sans peine en parcourant les rues l’ambiance agréable qui doit y régner l’été, en fin de journée. Le service ferroviaire en gare de Kiev est extraordinairement exigeant avec les départs rapprochés de trains pouvant faire plus de vingt voitures. Les ChME3 à la manœuvre tournent sans arrêt, sortant les rames arrivées, en amenant d’autres prêtes à partir. Dans le hall de la gare, c’est l’effervescence. Ici plus encore qu’à Lviv, les trains filent dans toutes les directions possibles. La voie 1 est aménagée pour accueillir services de police et douanes pour les trains à destination de la Russie, Biélorussie ou de l’Europe occidentale. Le Vendredi 27 à 12h39, l’Intercités pour Zaporijjia quitte la capitale, je suis à son bord jusqu’à Dnipro…

Dnipro, c’est « Dnipro », ne l’appelez plus « Dnipropetrovsk », la ville a changé son nom il y a quelques années pour moderniser son image et lui enlever une partie de son ancienne appartenance à l’Union soviétique. Construite sur les rives du fleuve éponyme, elle a grandi grâce à son industrie. J’y pédale une journée entière à la recherche des bâtiments estampillés « CCCP » que la ville cache malgré tout par endroits. Les Tatra T3, emblématiques tramways fabriqués en Tchécoslovaquie, sont toujours bien présents et s’usent les bogies sur des lignes défoncées. Malgré ses infrastructures vieillissantes, la ville de Dnipro est jeune et active. Il suffit de s’y balader le soir pour le voir. Le conflit opposant l’Ukraine à la Russie est dans toutes les têtes et la ville affiche jusque sur les immeubles son identité ukrainienne. Dans les faubourgs, les murs d’enceinte d’immenses usines longent les infrastructures ferroviaires. Je trouve un point de vue sympathique au détour d’une courbe qui permet de mettre dans le cadre toute l’ambiance de ces zones industrielles. Je continue ma route pour arriver à la nuit tombante au triage de Dnipro. Il est à l’image de son industrie : démesurée. Les cinquante voies sont presque toutes occupées. Les sifflets des ChME3 dont l’activité ne cesse jamais résonnent de concert avec le crissement des freins de la bute de tri. Par chance, je prends quelques photos avant que la police ferroviaire en tenue militaire ne m’arrête. « Niet », comme en Biélorussie, la photo est interdite dans les triages. C’est al seule occasion en trois semaine où je me verrais refuser une prise de vue.

Les trains de fret sont fréquemment assurés par une véritable rareté : la VL8. C’est elle que je suis venu chercher à Dnipro et je ne la lâcherai pas durant tout mon séjour dans le secteur. Plus puissante machine électrique du monde au moment de sa conception, elle brillera par sa longévité avant d’être complètement dépassée à l’aube des années 2000. Aujourd’hui remplacée par du matériel moderne sur l’ensemble du bloc de l’est, un dernier contingent de ces vieilles dames s’illustre toujours dans l’Est de l’Ukraine où elles prennent en charge la moitié du trafic marchandises. Je suis la ligne jusqu’à Zaporijia où j’en photographie une sur le grand pont « Preobrazhenskoho » situé à l’est de la ville. Le soir venu, un pêcheur me rejoint sur les rives. Il tente d’engager la discussion mais la barrière de la langue est réelle. Quel dommage de ne pas pouvoir plus parler à un peuple qui ne semble demander que ça ! La pêche est une activité courante en Ukraine et quelque soit l’heure les pêcheurs sont nombreux sur les rives de ce fleuve que l’on dit « poissonneux ». Le 29 septembre au matin, je tourne dans Zaporijia comme je l’ai fait dans Dnipro. La ville abrite de grosses aciéries mais leur accès est bien évidemment impossible. Seuls quelques wagons dépassent çà et là de ponts à proximité des installations. L’accès aux deux grandes gares de la ville est plus aisé et l’arrivée des ER2 donnent lieu à de belles scènes de vie. Vers 13h, je quitte la ville pour rejoindre les rives du Dniepr et le soleil. Les trois barrages construits sur le fleuve au temps de l’URSS ont complètement modifié la physionomie du fleuve, à tel point que celui-ci fait par endroits vingt-cinq kilomètres de large. En arrivant vers Plavni, on se demande si l’on n’est pas face à la mer. Le fleuve abrite une faune exceptionnelle et est un point de passage pour de nombreux oiseaux migrateurs. En sortant des villes, je retrouve les chemins de terre défoncés. L’un d’eux me mène à une digue idéalement située pour photographier les trains en ombre chinoises à la tombée du jour. Je suis réveillé le lendemain matin par les allers et retours des pêcheurs déchargeant leurs barques du fruit de leur travail.

Je parcours les 40kms qui me séparent de la ligne de Polohy et traverse une dernière fois la campagne ukrainienne profonde faite de petits villages où les animaux de basse-cour se baladent librement. Je suis las des chiens aboyant à mon passage… En gare, la caténaire est absente et la traction diesel reprend ses droits. Les ChME3 s’occupent des dessertes, les 2TE10 ou les modernes TE33 des trains de fret ou intercités. Car oui, l’Ukraine se modernise et rattrape son retard. Elle trace son chemin malgré les conflits, grâce à une population soudée. C’est un pays riche par sa culture et la beauté de son peuple ; uun pays authentique qui demande à être découvert et pas seulement pour ses 2TE10 ou ses VL8 😉 L’heure du retour a sonné. Je rentre au plus vite à Zaporijjia par le dernier train de la journée. La lumière exceptionnelle qui traverse ses vitres me fait penser au premier trajet que j’ai réalisé il y a trois petites semaines : la magie du voyage opère toujours. Je troque le train omnibus pour l’intercités. Les paysages défilent par la vitre arrière, nous croisons des VL80 dans les gares jusqu’à Kiev où je franchis administrativement la frontière en passant la douane pour grimper dans le train pour Varsovie. il faudra encore quelques heures pour abattre le trajet retour via Vienne, Zurich, Lausanne et Paris. Je retrouve début octobre la gare de Lyon que j’avais quitté trois semaines plus tôt, nous sommes Dimanche soir, la capitale française bouillonne, il faut que je me remette dans le rythme mais ma tête est encore ailleurs…

.

Contexte :

Ce voyage a été réalisé uniquement en train et à vélo. Ce dernier était démonté et mis en sacoches le temps des trajet entre la France et l’Ukraine puis m’a permis de me déplacer sur place. Le vélo est un mode de déplacement pratique, rapide et ne polluant pas. D’une certaine manière, ce voyage m’a permis de me prouver à moi même que des voyages pan-européens quasi décarbonés sont possibles et je ne peux que vous inviter à tenter l’expérience. Ce n’était pas pour autant un « voyage à vélo », ce mode de transport étant un moyen et pas une fin. En France, malheureusement, l’Ukraine n’est aujourd’hui connue que pour son conflit avec la Russie. Euel dommage quand on sait avec quelle sympathie et empathie les ukrainiens accueillent les étrangers.

.

Localisation des photos :

Pour connaitre le numéro d’une photo, ouvrez la dans un nouvel onglet/téléchargez la et lisez-en le nom. Les noms des villes sont écrits en alphabet latin puis cyrillique.

1- Une ChME3 et un autorail D1 à Kosini [Косины]
2- Un voyageur du train Batiovo – Solotvino [Батьово – Солотвино]
3- Une Ty2 arrive au marché de Vynohradiv [Виноградів]
4- Le train Kiev – Solotvino [Київ – Солотвино] arrive à son terminus
5- Départ du Kiev – Solotvino de la gare de Bushtyno [Буштыно]
6- Traversée des voies à Solotvino [Солотвино]
7- Une passagère du train Batiovo – Solotvino [Батьово – Солотвино]
8- La dernière voiture du train Batiovo – Solotvino [Батьово – Солотвино]
9- Le train Lviv – Rakhiv [Львів – Рахів] en gare de Yasinya [Ясіня]
10- Le Kiev – Rakhiv [Київ – Рахів] dans le fer à cheval de Lazeshchyna [Лазещина]
11- Un train Ivano-Frankivsk – Lviv [Івано-Франківськ – Львів] à Budkiv [Будьків]
12- gare de Lviv [Львів]
13- gare de Lviv [Львів]
14- gare de Lviv [Львів]
15- gare de Kiev [Київ]
16- gare de Kiev [Київ]
17- Dans le train Kiev – Zaporijia [Київ – Запоріжжя 2]
18- Dans le train Kiev – Zaporijia [Київ – Запоріжжя 2]
19- Tramway à l’arrêt Miska likarnia #2 [Міська лікарня №2] Dnipro [Дніпро]
20- Une VL8 à l’ouest de Horyaïnove [Горяїнове]
21- wagons triage de Dnipro [Дніпро]
22- Une VL8 sur le pont Mosty Preobrazhensʹkoho [Мости Преображенського]
23- des wagons sur le pont de l’entrée de Zaporizhstal [Запоріжсталь]
24- Une ER2 en gare de Zaporijia 2 [станція Запоріжжя 2]
25- Une ER2 à Plavni [Плавні]
26- Une VL8 à Plavni [Плавні]
27- Une draisine à Plavni [Плавні]
28- Deux VL8 sur un train de tombereaux à Verkhnya Krynytsya [Верхня Криниця]
29- Dans le train Polohy – Zaporijia [Пологи – Запоріжжя 1]
30- Une VL80 vue depuis le train Zaporijia – Kiev

Details

  • Période : Septembre - Octobre 2019
  • Appareil : Hasselblad 501CM
  • Pellicule : Fujifilm Provia 100F et Provia 400X
  • Scanner : Imacon Flextight X5