Sandaoling, le chant du cygne

On n’entre pas au Xinjiang comme on passe le Rhin pour se rendre en Allemagne. Dès l’atterrissage à l’aéroport d’Hami, des policiers et agents de sécurité guettent l’arrivée d’éventuels étrangers pour les entraîner vers un bureau austère et les interroger. Je n’y ai pas échappé… « Qui êtes vous ? Que venez vous faire ici ? » Depuis quelques années, les tensions entre la population ouïghoure et le gouvernement chinois ont mis  les services de maintien de l’ordre de la province en ébullition… Mon passeport est inspecté à la loupe. « Vous êtes déjà venu en Chine, pour quelle raison ? Où êtes vous allé ? » Je leur répond que c’était il y a neuf ans, pour photographier des trains à vapeur dans la région de Jixi. Mais en vérité, ils s’en doutaient déjà. Car la seule chose qui peut pousser un occidental à se rendre seul dans ce district en plein hiver, c’est « Sandaoling ». Le mot est lâché, leur regard est entendu… Je suis conduit à la sortie quelques minutes plus tard. « Bienvenue au Xinjiang ! » me dit on en quittant l’aéroport vers les taxis. La sortie de Hami laisse place à un paysage désertique faisant penser à l’Oriental marocain. D’ailleurs, les panneaux routiers sont écrits en mandarin et doublés en arabe… Le dépaysement est garanti ! Sur la route, plusieurs check-points nous obligent à nous arrêter. Ma tête d’occidental interpelle des policiers au travail rébarbatif. Une nouvelle fois, je suis contrôlé et questionné : « Où allez-vous ? Sandaoling ? Merci, vous pouvez y aller… » Après une heure de route, notre destination est en vue. Les immenses cheminées de la centrale thermique nous accueillent. La ville est tout ce qu’il y a de plus normale avec sa grande artère centrale et ses commerces. A quelques jours du nouvel an chinois, des lanternes et décorations sont apposées sous toutes les portes. Un parfum de fête flotte dans l’air. Je retrouve mon guide à l’hôtel, nous faisons connaissance. Il a tout arrangé pour moi ; à commencer par déclarer ma venue au poste de police de la ville ! « Bienvenue à Sandaoling ! Mais ne perdons pas de temps, pose tes affaires et prends ton appareil photo ! » Cette ville est de celles d’où vous n’enverriez pas une carte postale. Il ne s’y trouve aucun monument exceptionnel ou site naturel à couper le souffle. Elle n’est pas le berceau culturel de quoi que ce soit mais elle est, pour un an encore, la dernière « Mecque de la vapeur ».

Sandaoling est désormais le seul endroit du monde à voir circuler quotidiennement pas loin d’une dizaine de locomotives à vapeur. Rien de moins. Cette caractéristique unique pousse une centaine de passionnés épris de panaches et de bruits d’échappement à venir se perdre chaque année dans cette petite cité ouvrière de 33 000 habitants. La Chine est depuis dix ans le dernier pays à exploiter encore de nombreuses « bouillottes » sur des réseaux privés et industriels. La fermeture progressive des mines dans lesquelles celles ci étaient utilisées a fait fondre l’effectif ; si bien qu’en 2019, Sandaoling est le dernier réseau où un véritable service vapeur réalisé par plusieurs machines est mis en place dans le cadre d’activités commerciales. L’ensemble du réseau minier est découpé en plusieurs secteurs au sein desquels une triplette de machines tourne de façon permanente. Là bas, la notion de nuit et de jour n’existe pas et le matériel doit tenir le choc. Les locomotives de la série « JianShe » (qui signifie « construction »), abrégé JS, sont reines sur ce territoire et ne concèdent aux machines diesel que la desserte d’une mine éloignée. Elles sont mises en tête de rames de treize wagons tombereaux dédiés au service minier, lesquels peuvent verser leur chargement sur le côté grâce à deux gros vérins pneumatiques. Le wagon de tête est équipé d’une petite cabine coiffée d’un petit sémaphore mu par une tringle. L’agent de cabine envoie par lui des messages à la machine qui peut adapter sa marche. La réversibilité des compostions permet un gain de temps appréciables aux extrémités de parcours.

Extrait de la mine à ciel ouvert, le charbon atterrit dans ces wagons grâce au « chargeur principal ». Le site est à l’image du produit : d’une noirceur inouïe. Les tapis roulants produisent un bruit lancinant qui se confond avec celui des excavatrices en contrebas. A près de cent mètres sous le niveau du plateau, la terre n’offre pas que le charbon. Les affleurements rocheux se mélangent et des crevasses se forment. Il s’en échappe un gaz pestilentiel à cette concentration : le méthane. Sa présence témoigne de la richesse du sol. La cadence est élevée, les trains mettent en moyenne entre quarante-cinq minutes et une heure pour être chargés. Les machines doivent impérativement partir « au timbre » car dès la sortie du site de chargement débute la rampe permettant aux convois de gagner la plaine. Après une courte accélération, les trains entrent sur la double voie et attaquent le relief. La vigueur des coups d’échappements dont les sons se réverbèrent sur les adrets est saisissante. Parfois, le claquement rythmé d’une bielle en plein travail vient accentuer cette sensation d’effort. La hauteur du panache de vapeur immaculé traduit par la vue ce que l’oreille perçoit. Le spectacle est magique parce qu’il n’est pas mis en scène, parce que le matériel n’est pas là pour faire de la figuration… Kengkouzhan est la gare haute de cette section à double voie. Son nom signifie « gare de la bouche de la mine ». Les chinois sont très pragmatiques… Le mécano coupe la traction au signal d’entrée et la loc’ peut souffler en se laissant glisser sur les aiguilles qui lui donnent deux directions possibles. La première l’emmène vers une laverie de charbon et la seconde vers une zone de transfert.

Les trains pour la laverie traversent le village de Nanquan aujourd’hui presque désert. Les immeubles et maisons sur lesquels traînent quelques mots d’arabe ou de mandarin encore debout sont fortement délabrés. Le train les contourne par le sud-ouest pour atteindre la laverie. Le précieux combustible est versé dans des fosses en vue de le trier selon sa granulométrie et de le séparer de toutes les poussières que l’on trouve au moment de l’extraction. Il peut être ensuite rechargé directement dans des wagons des chemins de fer nationaux sur le faisceau voisin de Nanzhan, un endroit interdit d’accès pour les passionnés au risque d’écoper de plusieurs années de prison… (!!) Nanzhan est un faisceau central pour le réseau. De là part également une ligne à voie unique à destination d’Erjing et de Yijing situées à l’Est de Sandaoling. Ces deux sites, littéralement « Mine n°1 et Mine n°2 » fonctionnent de façon autonome, lavent et trient eux même le charbon extrait. Depuis peu, la première  a fermé mais la deuxième est toujours en activité. Les locomotives se rendent sur place avec des rames complètes de wagons des chemins de fer chinois, lesquels sont ensuite ramenés sur Nanzhan pour être pris en charge par les grosses CC diesel des CNR. On observe rarement plus d’un à deux trains par jour. Ceux ci sont lourds et parfois amenés à la mine par deux machines, l’une en tête, l’autre en pousse. Les retours sont facilités par le profil favorable de la ligne permettant aux trains de se laisser descendre jusqu’au faisceau.

Les trains sortants de la mine à ciel ouvert vers le site de transfert sont orientés vers l’Est en gare de Kenkouzhan. La double voie atteint rapidement une autre gare nommée « Dongbolizhan ». C’est ici que les équipes des trois machines en rotation entre la mine, la laverie et le site de transfert viennent se relever mutuellement après douze heures de service continu. D’autres sites de relève existent pour toutes les machines du réseau, le service ne permettant pas de faire revenir tous les trains au même endroit. Vers 8h, lorsque les équipes de jour relèvent les équipes de nuit, les trois agents prenants le service inspectent leur machine. Chaque aspect est passé en revue ; une nécessité vue la difficulté du service. Les pleins d’huile sont réalisés et revérifiés. On frappe les bielles avec un marteau pour détecter une éventuelle fissure et on s’assure également du bon fonctionnement des pièces mobiles. En hiver, alors que les nuits peuvent parfois descendre jusqu’à -30°, il est parfois nécessaire de réchauffer certains robinets, certaines vannes, avant de les manœuvrer. Il suffit d’une pièce sévèrement avariée pour envoyer directement la machine aux ateliers, lesquels peuvent remettre dans le circuit une autre machine bonne pour le service. L’entretien se termine par le plein d’eau de l’immense tender. A l’Ouest de la gare, la ligne amorce un virage serré à près de 180° permettant de gagner les ateliers (interdits à la visite, eux aussi…) et la bifurcation vers le site de transfert. A l’image de la laverie, le charbon est déversé en contrebas de la voie. Il y est récupéré par des pelleteuses chargeant des poids lourds aux destinations diverses et inaccessibles par le rail.

L’activité permanente dans laquelle baigne le réseau minier ne doit pas faire oublier que ce grand show n’est pas éternel. La ville quasi désertée de Nanquan est malheureusement le reflet de l’image que risque d’avoir toute la ville de Sandaoling quand, dans quelques courtes années, la mine aura fermé et un grand nombre d’habitants seront forcés de déménager faute d’emploi. Car La Chine commence elle aussi à se soucier de l’environnement. Sandaoling n’échappera pas au programme de fermeture des mines nationales et les excavatrices du « trou » et celle des deux mines souterraines cesseront toute activité en avril 2020. Le matériel roulant sera alors vendu ou laissé à l’abandon et les dernières JS aujourd’hui en état de marche viendront bientôt garnir les « voies de la mort » sur lesquelles se trouvent déjà bon nombre de leur sœurs. Ces machines ont participé à la « construction » d’un pays qui continuera son développement sans elles. Car l’environnement doit primer et cette combustion de houille cesser. Pendant une année encore les machines de Sandaoling vont libérer dans l’air l’épais panache blanc, symbole éternel de la « machine locomotive », qui fit rêver des générations de gens à travers le monde. Le chant du cygne de ce mode de « locomotion » unique en son genre a lieu maintenant au cœur de la Chine dans cet endroit incroyable, enfer pour les uns, paradis pour les autres, qui ne peut laisser personne indifférent…

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Remerciements :

Ce voyage n’aurait pas été le même sans l’aide de quelques personnes :
Roger Croston, pour m’avoir conseillé de prendre un guide.
Dave Habraken pour avoir longuement répondu à toutes mes interrogations lors de la préparation de ce grand voyage.
Liu Xejun, alias « Jun », guide formidable, excellent organisateur et très bon photographe sans qui ces quelques jours dans cet endroit reculé n’auraient pas pu être si beaux ! 谢谢

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S’informer sur Sandaoling :

Le site internet « International steam » est riche d’un très grand nombre d’informations : http://www.internationalsteam.co.uk/syc/qjc/content.htm

Si vous avez des questions plus spécifiques sur certains aspects du voyage ou certaines photos, écrivez moi un mail par la rubrique CONTACT.

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Localisation des photos :

La carte ci joint vous permettra de mieux vous repérer dans l’enchevêtrement de lignes et de gares du réseau minier de Sandaoling
Pour connaitre le numéro d’une photo, ouvrez la dans un nouvel onglet/téléchargez la et lisez-en le nom.
1- sortie de la mine d’Erjing
2- passage à niveau entre Dongbolizhan et Kengkongzhan
3- entre la gare 82 (Dongkuang) et Kengkongzhan
4- attente à l’entrée de la gare 82 (Dongkuang)
5- montée d’une rame entre entre la gare 82 (Dongkuang) et Kengkongzhan
6- agent circulation de Kengkongzhan
7- Nanquan (vers Xuanmeichang)
8- laverie (Xuanmeichang)
9- laverie (Xuanmeichang)
10- intérieur d’une JS
11- sortie de la laverie (Xuanmeichang)
12- chargement à Erjing
13- départ d’Erjing
14- entre Nanzhan et Erjing
15- Chargeur principal (dit « blue loader »)
16- sortie de la gare 82 (Dongkuang)
17- entre la gare 82 (Dongkuang) et Kengkongzhan
18- Nanquan
19- Nanquan
20- gare 82 (Dongkuang)
21 à 32- Dongbolizhan
33- sortie du chargeur principal (Blue loader)
34- entre la gare 82 (Dongkuang) et Kengkongzhan
35- Sortie du point de rechargement (Jichangzhan)
36- Nanquan
37- entre la gare 82 (Dongkuang) et Kengkongzhan
38- entre la gare 82 (Dongkuang) et Kengkongzhan
39- départ d’Erjing
40- laverie (Xuanmeichang)
41- Kengkongzhan

Mots clés d’aide au référencement :

Sandaoling, Chine, Xinjiang, 中国,新疆
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Details

  • Période : Janvier / Février 2019
  • Appareil : Hasselblad 501CM
  • Pellicule : Fujifilm Provia 100F exploitée à 200iso et Fujifilm Provia 400X exploitée à 800 et 1600iso
  • Scanner : Epson V800